Anice Lajnef
Anice Lajnef

@AniceLajnef

21 Tweets 64 reads Jun 23, 2021
Laurent pose une excellente question. Pourquoi est-il si vital pour le système financier, et plus largement pour l'économie, que le niveau des bourses soit élevé ?
Pourquoi une baisse des actions ou de l'immobilier serait une catastrophe pour le capitalisme financiarisé ?
Thread.
De nombreuses personnes pensent que les niveaux des bourses où s'échangent les actions ont peu d'importance pour l'économie réelle. Selon leur opinion, cela n'a aucun impact sur les entreprises car la bourse est principalement le marché de l'occasion.
Le marché boursier ne sert pas à financer les entreprises. D'autant plus que les multinationales ne se financent plus en émettant de nouvelles actions (augmentation de capital), elle préfèrent aller sur le marché obligataire où la monnaie créée par la BCE coule à flots.
Donc peu importe ce que valent les actions, la valorisation des actifs financiers est une histoire de riches, qui sert à valoriser leur patrimoine. Une chute de la bourse ne leur ferait pas de mal, et personne ne pleurera sur le sort des riches.
Cette opinion est un enchaînement d'erreurs dues à une méconnaissance profonde des mécanismes financiers, notamment ceux liés à la dette et au crédit.
En réalité, le niveau des actifs financiers et immobiliers est primordial pour le système financier.
Si la bourse ou l'immobilier baissent violemment et dans la durée, c'est tout le système financier qui s'effondrerait, et entraînerait dans sa chute toute l'économie.
Pour comprendre cette affirmation, il faut revenir à la notion centrale en finance qui est celle du collatéral, peu connue des citoyens ordinaires. Le collatéral est une sorte de garantie offerte par les emprunteurs aux banquiers lorsque ceux-ci leur octroient des crédits.
Le collatéral est une sorte de gage laissé aux créanciers en cas de déconvenue de l'emprunteur. Comme nous ne sommes plus dans l'Antiquité où femmes et enfants étaient donnés en gage, de nos jours, ce sont des actifs financiers qui constituent le collatéral.
Le collatéral est donc une sécurité offerte aux banquiers qui veulent avoir la garantie que la somme créée lors de l'octroi du crédit, sera détruite lors de son remboursement, quitte à vendre à tout prix et en urgence ce qui a été apporté en collatéral.
Le collatéral est valorisé à tout moment à la valeur de marché, puis selon les mouvements boursiers, l'emprunteur ajuste le collatéral en répondant à des appels de marges. Si l'emprunteur a mis en collatéral une action qui baisse, alors il doit apporter plus de titres ou du cash.
Si vous avez bien suivi, plus la bourse monte, plus les possédants d'actifs financiers peuvent apporter des garanties importantes, et plus leur capacité d'endettement augmente.
Les fonds Millenium et Citadel gèrent $61 milliards pour le compte de leurs clients, mais grâce à l'effet de levier (crédit), ils peuvent multiplier par 6 et 8 la mise initiale ! Dans un monde où les taux sont bas, c'est une aubaine pour leurs clients !
Ainsi, plus la bourse monte, plus l'effet de levier est possible : il suffit d'apporter un peu de cash et beaucoup d'actifs en collatéral (titres de dettes, actions...).
Mais plus la bourse baisse, plus les emprunteurs qui ont fait du levier doivent vendre des titres (s'ils n'ont pas de cash sous la main) pour répondre aux appels de marge.
Ainsi, la bourse rentre dans des cycles de hausse qui s'auto nourrissent. Mais, quand la bourse baisse violemment et pendant une durée significative, elle rentre dans un cycle de baisse infernal, ou la baisse nourrit la baisse.
Quand la bourse continue de baisser, les banques liquident le collatéral de leurs clients, et essuient souvent de lourdes pertes. Elles perdent en capacité de crédit et en confiance, alimentant moins l'économie en nouveaux crédits: c'est un cycle de récession qui se met en place.
Suite aux positions démesurées d'un fond, incapable de répondre aux appels de marges, les banques ont liquidé plus de 30 milliards d'actifs mis en collatéral. Les banques, notamment Nomura et Crédit Suisse, ont perdu des sommes colossales $10 milliards).
Mais depuis 2008, les banques centrales croient avoir trouvé la parade : faire en sorte que les bourses ne baissent jamais trop longtemps, en injectant de la monnaie fraîchement créée via des rachats de titres de dettes (qui servent aussi de collatéral).
Ainsi, le monde de la finance est devenu un monde où la banque centrale agit en assureur de dernier recours, où le cycle haussier n'est jamais rompu, ce qui permet toujours plus de levier (et de folie).
Le monde de la finance est tel un drogué qui ne peut jamais être en manque de son héroïne monétaire. Son dealer, la banque centrale, répond toujours présent quand il est en crise. Ce cirque continuera jusqu'au jour où la finance mourra d'une overdose inéluctable !
Un dernier point: comme de plus en plus d'acteurs financiers traditionnels investissent dans les cryptos, le jour où il faudra apporter du cash pour répondre aux appels de marge, il est fort à parier qu'ils seront obligés de se séparer de leurs cryptos. N'est pas hodler qui veut.

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